Démocratie partout, démocratie nulle part !

Que reste-t-il de la démocratie lorsque le mot est omniprésent… mais ses pratiques fragilisées ? Dans cette conférence participative, Barbara Stiegler et Christophe Pébarthe nous invitent à interroger en profondeur nos régimes démocratiques — de la cité jusqu’aux organisations de travail.

À travers un dialogue riche et stimulant, les intervenants explorent les tensions contemporaines autour de la démocratie : entre idéal politique, usages institutionnels et réalités vécues. Une réflexion essentielle pour repenser les formes d’autonomie, de participation et de pouvoir dans nos sociétés comme dans nos entreprises.

📍 Conférence enregistrée lors de la 3ᵉ édition des Assises de la démocratie en organisations, organisée par l’Agora D.O.D.E.S., sur le thème « Outiller la démocratie ».

« Qui veut prendre la parole ? »

C’est par cette question, héritée des assemblées athéniennes, que s’ouvre la conférence participative de Barbara Stiegler et Christophe Pébarthe. Une entrée en matière qui donne immédiatement le ton : ici, la démocratie n’est pas un concept abstrait, mais une pratique vivante — ou en voie de disparition.

Lors de la 3ᵉ édition des Assises de la démocratie en organisations, organisée par l’Agora D.O.D.E.S., les deux chercheurs nous invitent à une réflexion aussi exigeante que dérangeante : et si la démocratie, à force d’être invoquée partout, avait fini par perdre sa réalité ?

Une démocratie réduite à son nom

Au cœur de leur intervention, un constat fort : nous vivons dans des sociétés qui se revendiquent démocratiques, mais où le pouvoir du peuple est largement neutralisé.

Barbara Stiegler et Christophe Pébarthe rappellent que ce paradoxe n’est pas nouveau. Déjà dans l’histoire longue de la démocratie, le peuple a souvent été considéré comme incapable de se gouverner lui-même — justifiant ainsi la confiscation du pouvoir par des élites politiques, économiques ou technocratiques.

Aujourd’hui, cette dépossession prend des formes renouvelées :

  • gouvernement par les experts
  • centralité des savoirs techniques
  • affaiblissement des espaces de délibération réelle

La démocratie subsiste alors comme un mot, une légitimité, une façade — mais de moins en moins comme une pratique effective.

L’oubli du geste démocratique

En mobilisant l’exemple de la démocratie athénienne, Christophe Pébarthe insiste sur un point essentiel : la démocratie n’est pas d’abord un régime, mais une activité.

Elle suppose :

  • que chacun puisse prendre la parole
  • que les décisions soient réellement discutées
  • que le pouvoir ne soit pas délégué de manière permanente

Or, ce geste démocratique tend aujourd’hui à disparaître. Non pas parce que les citoyens en seraient incapables, mais parce que les institutions et les organisations ne créent plus les conditions de son exercice.

Comme le suggère la conférence, nous avons peu à peu désappris à faire démocratie.

Une critique du gouvernement par l’expertise

Un des moments forts de l’échange porte sur la place croissante de l’expertise dans nos sociétés.

Sans nier son importance, Barbara Stiegler met en garde contre une dérive : lorsque les décisions sont présentées comme purement techniques ou scientifiques, elles échappent à la délibération collective.

Ce phénomène a été particulièrement visible lors des crises récentes (sanitaires, écologiques), où la référence à la « nécessité » ou à « l’évidence scientifique » tend à court-circuiter le débat démocratique.

Or, comme le rappelle l’expérience athénienne, la démocratie repose précisément sur la confrontation des points de vue, y compris face à l’incertitude.

De la cité aux organisations : un même enjeu

L’un des apports majeurs de cette conférence est d’élargir la réflexion au-delà du cadre strictement politique.

Car cette crise du pouvoir démocratique ne concerne pas seulement les institutions publiques : elle traverse aussi les organisations de travail.

Entreprises, administrations, associations : partout, la question est la même :
👉 qui décide ?
👉 qui peut s’exprimer ?
👉 qui a réellement prise sur les orientations collectives ?

Ainsi, parler de démocratie au travail ne relève pas d’un simple enjeu managérial, mais d’une question profondément politique.

Redonner envie de démocratie

Malgré la radicalité du diagnostic, la conférence n’est pas pessimiste.

Elle porte une ambition claire : redonner envie de démocratie.

Cela passe par :

  • la réouverture d’espaces de parole
  • la réhabilitation du conflit et de la délibération
  • la reconnaissance de la capacité de chacun à contribuer au jugement collectif

Autrement dit, il ne s’agit pas d’inventer un nouveau modèle clé en main, mais de réactiver une pratique.

Une invitation à agir

« Démocratie partout, démocratie nulle part » n’est pas seulement un constat critique. C’est une invitation.

Une invitation à questionner les usages du mot démocratie dans nos institutions…
mais aussi dans nos propres organisations.

Car si la démocratie disparaît, ce n’est pas seulement parce qu’elle est attaquée.
C’est aussi parce qu’elle n’est plus exercée.

Et la question posée en ouverture reste alors entière :

Qui veut prendre la parole ?

Auteur.ice.s

Barbara Stiegler

Barbara Stiegler

Philosophe

Barbara est professeure à l’Université Bordeaux Montaigne, ses travaux portent sur le néolibéralisme, la démocratie et les transformations contemporaines du politique
Christophe Pébarthe

Christophe Pébarthe

Historien

maître de conférences en histoire grecque à l’Université Bordeaux Montaigne, spécialiste de la démocratie athénienne et de ses pratiques concrètes
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