Podcast – Souhaitons-nous de la robustesse ?

☀️ La sélection estivale de l’Agora D.O.D.E.S. > Cet été, notre communauté fait place à la mise en commun et à l’inspiration partagée ! Tout au long de l’été, nous laissons la parole aux membres de l’Agora pour vous faire découvrir les pépites – livres, podcasts, essais ou documentaires – qui nourrissent leurs réflexions, bousculent leurs certitudes et éclairent leurs pratiques de la démocratie au travail. Aujourd’hui, nous partageons le coup de cœur de Laura : L’émission la tête au carré du 5 janvier 2026, sur France Inter. Bonne découverte !

Plutôt que de chercher la performance, l’efficience et l’efficacité, le biologiste Olivier Hamant propose que l’on s’inspire du vivant pour suivre le principe de robustesse. Ne pas fonctionner de façon optimale, mais de façon robuste, c’est être prêt à s’adapter au monde qui change.

Le principe de robustesse est l’inverse de la performance. Quand on observe le vivant, on voit que tous les systèmes fonctionnent en sous-optimalité, ils ne sont pas tout à fait efficaces ni efficients. C’est ce qui leur permet d’être durables, de continuer à vivre avec les fluctuations de leur environnement. Olivier Hamant nous invite à appliquer ce principe de robustesse à nos vies et nos organisations.

Dans un monde de plus en plus fluctuant, nous devons tourner le dos à la recherche de performance qui fragilise nos organisations. Nous ne pourrons jamais prévoir l’avenir, mais devons rester adaptables à toute situation. C’est pour cela que nous devons fonctionner en sous-optimalité : nos organisations ont besoin de jeu, de marge de manoeuvre pour s’adapter continuellement. Pour façonner un système robuste, il faut écouter et intégrer tous les points de vue, s’enrichir des diversités, des incohérences.

Quand les plantes nous enseignent l’art de la « sous-optimalité »

Pourquoi les plantes sont-elles vertes et non noires comme des panneaux solaires ? Cette question, en apparence anodine, révèle l’un des secrets fondamentaux du vivant. Comme l’explique Olivier Hamant, si les végétaux arboraient une couleur noire, ils absorberaient l’intégralité de la lumière solaire, maximisant ainsi leur rendement énergétique. Mais leur teinte verte signifie qu’elles ne captent que le rouge et le bleu de l’arc-en-ciel, reflétant le vert : un « gaspillage » énorme de ressources.

Ce prétendu gaspillage est en réalité une stratégie de survie magistrale. La photosynthèse, processus fondamental de la vie sur Terre, incarne parfaitement cette logique de la robustesse : « Il y a beaucoup de redondances, il y a une enzyme qui est incohérente, la Rubisco qui va fixer du carbone, mais aussi de l’oxygène, enfin c’est quand même le bazar complet », s’amuse le chercheur. Cette apparente inefficacité permet aux plantes de vivre avec les fluctuations, de résister aux pics de luminosité et aux grandes variations quotidiennes et saisonnières.

L’observation des fleurs a constitué le point de départ de cette réflexion. Comment une fleur parvient-elle à maintenir une forme reconnaissable dans un environnement constamment changeant ? Contrairement à une « armoire Ikea »assemblée selon une notice précise, chaque fleur est unique à l’échelle cellulaire, « comme un flocon de neige ». Les cellules en croissance mobilisent leurs hétérogénéités pour générer des conflits mécaniques riches en informations, permettant à l’organe de savoir où il en est et d’ajuster sa forme. La diversité devient alors la clé de la stabilité.

Le piège mortel de la suroptimisation

Le culte de la performance ne se contente pas d’être inefficace à long terme : il devient carrément destructeur. Le biologiste rappelle la définition moderne de la performance, dévoyée par les contrôleurs de gestion : « la somme de l’efficacité et de l’efficience », soit atteindre son objectif avec le moins de moyens possibles. Ce qui était initialement « l’art de bien faire » s’est transformé en logique mécanique où « le bien est devenu le bien réglé ».

Dans le sport de compétition, cette dérive atteint des sommets dramatiques. Le dopage en est l’illustration la plus criante : « Quand on fait du sport de compétition, on ne voit plus qu’un seul objectif à atteindre, quitte à détruire tout le reste, y compris son corps », observe le biologiste. Il cite la loi de Goodhart : « Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être fiable. » La focalisation exclusive sur la performance transforme le sport en machine à broyer les individus.

Mais c’est peut-être en géopolitique que les leçons de robustesse sont les plus urgentes. Olivier Hamant s’appuie sur le témoignage du diplomate britannique Rory Stewart, relatant l’occupation de l’Irak en 2003. Là où les Anglo-Américains tentaient de tout contrôler, générant insécurité et chaos, les Italiens « restent dans leur caserne », adoptant une approche de sous-optimalité qui s’est révélée bien plus pacificatrice. Face aux Trump, Poutine, Netanyahou et autres « aficionados de la performance« , le chercheur est catégorique : « Ça ne marche que dans un monde stable et abondant en ressources. Un parasite dans un monde qui devient fluctuant avec des pénuries chroniques de ressources tombe. » Une prédiction qui prend des allures prophétiques au regard de l’actualité vénézuélienne et des soubresauts autoritaires mondiaux.

La robustesse comme projet politique

Loin d’être un concept purement descriptif, la robustesse peut devenir un véritable programme politique. Pour Olivier Hamant, cela passe d’abord par une réhabilitation de l’incohérence : « Le dialogue, c’est faire chanter les incohérences, ce sont les désaccords féconds », affirme-t-il en référence à Patrick Viveret. Les conventions citoyennes sur le climat en ont fourni la preuve : 150 personnes tirées au sort, incluant même des négationnistes, ont produit des propositions plus ambitieuses que les experts. La diversité des points de vue, loin de paralyser l’action, la renforce.

Le chercheur prône également une relecture urgente de Darwin, trop longtemps réduit à la « sélection du plus fort ». Or, dans L’Affiliation de l’homme (1871), Darwin emploie 70 fois le mot « sympathie » et décrit de nombreux cas de coopération, d’escargots qui s’entraident aux comportements solidaires. « On l’a un peu raté là Darwin, on a juste prélevé ce qui nous convenait dans la révolution industrielle »,regrette le biologiste. Réhabiliter cette lecture plus nuancée, c’est redonner à l’évolution sa véritable complexité, faite autant de coopération que de compétition.

Au niveau territorial, des signes encourageants émergent. Contrairement aux gouvernements nationaux et supranationaux, « les politiques plus territoriaux vivent dans le territoire avec l’effectuation, et en fait ça ne marche pas, la performance ». Les collectivités locales, confrontées quotidiennement à la complexité du réel, redécouvrent empiriquement les vertus de la robustesse. Les conventions territoriales pour le climat essaiment, portant la preuve que d’autres voies sont possibles.

Face à la polarisation extrême de ce début 2026, Olivier Hamant ne cède ni au pessimisme ni à l’optimisme béat. Il observe simplement que les systèmes suroptimisés, « ça casse », relevant une forme de « justice cosmique ». Et surtout, il nous rappelle cette phrase essentielle : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Il ne faut pas oublier la forêt qui pousse. » Une invitation à porter notre attention sur les alternatives qui germent discrètement, loin du fracas médiatique, et qui dessinent peut-être déjà le monde de demain.

L’avis de Laura

Je crois me souvenir que l’épuisement professionnel est un risque qui nous guette en particulier, au sein du mouvement coopératif. Surtout si on adhère fortement au projet collectif et à ses valeurs. 

Du coup, prendre du recul et de la hauteur est absolument nécessaire, et heureusement la Recherche peut nous aider à le faire.

Ici, le chercheur défend la robustesse contre la performance, qui a envahi tous les aspects de nos vies… alors que la nature montre qu’elle existe et dure justement grâce à la robustesse. Les exemples donnés sont éloquents, et peuvent beaucoup nous inspirer.