Partir en enquête … retour sur la conférence de Chloé Latour

Face aux bouleversements écologiques et institutionnels actuels, force est de constater que nos outils démocratiques traditionnels sont bousculés. Comment dépasser le stade des consultations descendantes ou de la simple expression spontanée pour recréer une véritable puissance d’agir collective ?

Le 5 février 2026, dans le cadre des Assises de la Démocratie en Organisation, à Césure, Chloé Latour a partagé une grille de lecture et des retours d’expériences de recherche-action particulièrement inspirants. Avocate, metteuse en scène et co-directrice de S Composition en Nouvelle-Aquitaine, elle explore des dispositifs à la croisée des arts, des sciences et du politique pour équiper les citoyens face au nouveau régime climatique.

Le replay complet de son intervention est aujourd’hui accessible en libre accès. En voici les grands axes de réflexion.

 

La démocratie est une condition d’habitabilité qui se fabrique

L’un des premiers constats posés par Chloé Latour est la fragilité de nos acquis démocratiques face aux transformations majeures de nos modes de vie induites par le changement climatique ⁠[00:03:42]⁠. Penser la démocratie à travers ses conditions matérielles et ses protocoles concrets permet de réaliser qu’elle ne va pas de soi : elle se fabrique ⁠[00:02:36]⁠.

S’inspirant des travaux anthropologiques et philosophiques de Bruno Latour⁠, mais aussi du courant pragmatique américain incarné par John Dewey, l’approche défendue ici repose sur le développement de ce qu’elle nomme les « compétences d’habitabilité »⁠. Ces compétences visent à outiller le corps social pour enquêter en collectif sur ce qui rend un milieu de vie viable et résilient.

Les trois piliers des compétences d’habitabilité

Chloé Latour structure sa démarche autour de plusieurs groupes de compétences développés à travers des chantiers de recherche-action (comme les dispositifs Où atterrir ou la Maison Atelier) ⁠ :

1. La description fine et la diplomatie des émotions

Les émotions (la colère, la peur, la tristesse, la joie) sont souvent redoutées dans l’espace public car elles peuvent dériver vers des passions tristes. Pourtant, lorsqu’elles sont accueillies au travers de protocoles stricts et formalisés, elles se transforment en outils de discernement et d’enquête.

Chloé Latour illustre cela par un atelier réunissant des éleveurs (membres de la FNSEA) et des militants écologistes radicaux⁠. En permettant à chacun de décrire de manière protocolisée ses interdépendances et ses lignes de vulnérabilité, le dispositif a ouvert un espace diplomatique fin là où les discussions de prime abord étaient totalement bloquées.

2. L’aptitude à mener l’enquête

Dans la lignée des philosophies pragmatiques, la démocratie s’anime lorsque les citoyens sont capables de formuler eux-mêmes ce qui les concerne, de repérer les problèmes publics et d’enquêter sur leurs causes⁠. L’artiste cite l’exemple de dynamiques de « citoyens-enquêteurs » formés dans le Trièves pour cartographier les enjeux locaux de l’eau à la suite des sécheresses de 2022. En menant des entretiens de terrain, ce collectif fait émerger des propositions concrètes de politiques publiques issues de la réalité vécue du territoire.

3. La composition pas à pas d’un monde commun

Contrairement aux idées reçues, le « monde commun » n’est pas un point de départ évident (fondé sur une science universelle ou un humanisme abstrait) ; c’est un horizon qui doit se composer patiemment. Pour illustrer les différentes visions du monde qui s’affrontent aujourd’hui, elle partage l’outil du Planétarium. Cet outil aide à situer les trajectoires qui nous traversent tous (Modernisation, Globalisation, Anthropocène, ou la perspective Terrestre) afin de documenter les déchirements de nos organisations et de trouver de nouvelles manières de s’assembler.

Contre l’abstraction : l’importance du situé et du sensible

L’un des moments forts de la conférence réside dans les exercices pratiques proposés à la salle (la description fine de l’iris d’un partenaire, l’analyse d’un objet du quotidien pour en révéler le réseau complexe d’acteurs cachés).

Interrogée par le public sur la place que pourrait prendre l’intelligence artificielle ou les outils numériques pour cartographier ces réseaux complexes, Chloé Latour pose un regard critique et lucide. Pour elle, l’abstraction technique ou les descriptifs standardisés ne remplacent pas l’expérience située, corporelle et vivante. C’est l’échange d’humain à humain, ancré dans le sensible, qui touche, émeut et remobilise la puissance d’action collective.

Visionner le replay

Cette conférence constitue une ressource précieuse pour toutes les structures associatives, coopératives ou d’éducation populaire qui cherchent à renouveler leurs pratiques de gouvernance, à intégrer les enjeux écologiques de manière démocratique et à redonner du pouvoir d’agir à leurs membres.

🎬 Découvrez l’intégralité de la conférence et les ateliers pratiques en vidéo :

👉 Regarder « Partir en enquête… Chloé Latour » sur YouTube

Auteur.ice.s

Chloé Latour

Chloé Latour

Avocate, metteure en scène