Si nous n’étions pas aveuglés par le marché, nous pourrions tout de suite proposer un autre horizon à la jeunesse – par Nicolas Postel

Dans une tribune remarquée publiée par Le Monde, l’économiste Nicolas Postel interroge notre incapacité collective à concevoir un avenir désirable, englués que nous sommes dans les injonctions du marché. En s’appuyant sur la pensée de Karl Polanyi, ce texte met en lumière la manière dont l’autorégulation marchande détruit l’espace de la discussion politique et fragilise la jeunesse. Au-delà du constat macroéconomique, cette critique résonne directement avec nos organisations de travail et nos entreprises, où la dictature de la rentabilité court-circuite toute velléité de démocratie économique.

L’aveuglement marchand : quand le court terme dicte nos horizons

Le constat dressé par Nicolas Postel pointe un paradoxe fondamental de nos sociétés contemporaines. Alors que la triple crise environnementale, financière et sociale s’intensifie, l’horizon offert à la jeunesse se résume trop souvent à une adaptation aux exigences aveugles de la compétitivité. Enfermer la boussole collective dans la seule logique du marché revient à abdiquer toute souveraineté politique.

Cet aveuglement se lit de manière spectaculaire dans la gestion des tensions actuelles, où la répression institutionnelle tend à remplacer l’espace du dialogue et de la délibération. En s’appuyant sur les travaux du philosophe Jürgen Habermas, l’auteur rappelle que lorsqu’il n’existe plus de lieux pour pratiquer cette « rationalité communicationnelle », c’est la capacité même à faire société qui se dissout.

La leçon de Polanyi : le danger du désencastrement économique

Pour comprendre d’où vient cette impasse, l’économiste convoque l’analyse de Karl Polanyi. Ce dernier démontre que les totalitarismes du XXe siècle n’ont pas éclos d’un simple rejet du libéralisme politique, mais bien d’une confiance aveugle accordée à l’autorégulation marchande. Le danger majeur réside dans le « désencastrement » de l’économie par rapport au politique, c’est-à-dire le moment où les lois du marché s’affranchissent des régulations sociales.

Ce phénomène s’articule autour du traitement de trois réalités qui ne sont, par nature, pas des marchandises : la terre (la biosphère), la monnaie et le travail (la vie humaine). Lorsque ces trois dimensions sont soumises sans filet aux lois de la concurrence et de la rentabilité, c’est l’ensemble du corps social qui se trouve fracturé et mis sous tension.

Le lien avec la démocratie au travail et dans les organisations

C’est précisément ici que la question de la démocratie en organisations devient un levier incontournable. Dans le monde du travail, la tyrannie de la valeur financière se traduit par une injonction permanente à la performance individuelle, de Parcoursup jusqu’aux parcours professionnels. Tout est mesuré et audité, mais le sens global de l’activité échappe à ceux qui la réalisent.

Comment espérer démocratiser la société si les lieux où nous passons la majeure partie de notre temps éveillé ; les entreprises, les associations, les administrations ; fonctionnent sur un mode strictement autoritaire ou technocratique ? Affranchir le travail de l’emprise exclusive du marché suppose de réintroduire le débat délibératif au cœur de l’organisation à travers plusieurs axes :

  • Repenser les critères de la valeur : Permettre aux collectifs de travail de réévaluer ce qui compte réellement (utilité sociale, qualité de l’activité, préservation des ressources) au lieu de subir des indicateurs purement comptables et descendants.
  • Partager la gouvernance : Sortir des structures pyramidales rigides pour expérimenter des modèles de gouvernance partagée où le pouvoir de décision est ancré dans l’exercice réel du travail et non dans la seule détention du capital.
  • Sanctuariser des espaces de délibération : Contre l’urgence permanente et les flux tendus imposés par le marché, recréer des temps collectifs de discussion sur les finalités, les méthodes et le sens de l’action commune.

Vers une reconquête démocratique et un Etat stratège

Sortir de l’aveuglement marchand ne relève pas de l’utopie naïve, mais d’un choix politique délibéré. Comme le souligne Nicolas Postel, des marges de manœuvre considérables existent : réorienter les milliards d’aides publiques vers l’éducation et la recherche, ou encore soutenir les dynamiques de transition (comme l’économie sociale et solidaire, les entreprises à mission ou les collectifs citoyens) constitue une piste immédiate.

Plutôt que d’accompagner passivement la destruction des communs, un État stratège doit redonner des perspectives en favorisant l’émancipation collective et la démocratie économique. Une transformation qui commence aussi par la manière dont nous concevons, structurons et gouvernons nos organisations au quotidien.

Pour approfondir cette réflexion et découvrir l’analyse complète de Nicolas Postel, nous vous invitons à lire la tribune initiale directement sur le site du journal : « Si nous n’étions pas aveuglés par le marché, nous pourrions tout de suite proposer un autre horizon à la jeunesse » sur Le Monde.