Du modèle économique au pouvoir politique : ce que le coopératisme britannique nous enseigne sur la démocratie au travail

Face à l’appauvrissement des territoires et au déclin du pouvoir d’agir des citoyens, la coopération ne peut plus se contenter d’être une alternative discrète au sein du marché : elle doit s’affirmer comme un projet politique global. En analysant la publication de la Fondation Jean-Jaurès consacrée à l’expérience britannique, cet article explore les ponts entre le modèle coopératif, le plaidoyer institutionnel et la démocratisation effective des organisations.

L’épreuve des crises et la preuve par la résilience

Le constat dressé par l’étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès résonne particulièrement avec nos réflexions sur les formes d’organisation collectives : face aux crises systémiques (climatiques, économiques et territoriales), l’État central et le marché dérégulé montrent leurs limites. Dans les zones post-industrielles ou périphériques, le retrait des services publics et des investissements privés laisse un vide institutionnel majeur.

C’est dans ces brèches que le modèle coopératif démontre son efficacité structurelle. Les chiffres mis en avant dans l’étude parlent d’eux-mêmes :

  • En France : le taux de survie à cinq ans des Scop et Scic s’élève à 79 %, contre 61 % pour les entreprises classiques.
  • Au Royaume-Uni : le taux de pérennité des coopératives atteint 82 % à cinq ans, face à un faible 39 % pour la moyenne des entreprises britanniques.

Cette résilience s’explique par une caractéristique fondamentale du modèle : les décisions et les actifs appartiennent aux personnes qui dépendent directement de l’activité (salariés, usagers, habitants). Une coopérative ne se délocalise pas et ne vend pas ses actifs au plus offrant en cas de ralentissement économique. Elle transforme l’activité économique en un bien commun ancré dans son territoire.

Le pragmatisme britannique : de l’ingénierie politique au bricolage institutionnel

L’originalité du cas britannique réside dans l’existence d’une branche politique dédiée à la défense du secteur depuis 1917 : le Co-operative Party. Travaillant en alliance constante avec le Parti travailliste (notamment via des candidatures communes « Labour and Co-operative »), cette organisation démontre comment porter les questions d’économie sociale au plus haut niveau de décision.

La méthode de l’entrepreneuriat politique

Plutôt que d’imposer un rapport de force frontal ou d’exiger une refonte idéologique globale du cadre législatif, le mouvement coopératif britannique utilise ce que les politologues appellent un « plaidoyer opportuniste ». La stratégie consiste à :

  1. Identifier les priorités du gouvernement en place (transition énergétique, logement, sécurité du commerce de détail).
  2. Positionner le modèle coopératif comme la réponse la plus pragmatique et efficace à ces enjeux.
  3. Traduire la volonté politique en mesures technocratiques précises (via la coordination entre le Co-operative Party, l’organe représentatif Co-operatives UK et les grandes entreprises du secteur).

Cette articulation porte aujourd’hui ses fruits avec l’élection d’Andy Burnham, premier chef de gouvernement issu du Parti coopératif, et la prise d’engagement public de doubler le poids du secteur coopératif dans l’économie britannique.

Entre utilité sociale locale et véritable démocratie organisationnelle

L’analyse du mouvement britannique met toutefois en lumière un arbitrage critique pour l’avenir de la démocratie au travail : la tension entre l’engagement communautaire (la responsabilité sociale) et l’exigence d’une souveraineté économique partagée.

Le risque de « l’isomorphisme vers la bienveillance »

L’essor rapide des coopératives dites « communautaires » (reprise citoyenne de pubs, gestion collective de parcs ou d’espaces culturels) répond à une urgence sociale suite aux politiques d’austérité. Cependant, plusieurs chercheurs et praticiens alertent sur un risque de dérive : celui d’assimiler les coopératives à de simples organismes caritatifs ou associatifs.

Si la coopérative devient un simple outil de bénévolat compensant le désengagement de l’État, elle perd son statut d’Alternative Économique Structurante. La coopération ne doit pas se réduire à un « supplément d’âme » social ; elle constitue un mode de propriété, de décision et de répartition du pouvoir.

Transposer la promesse : démocratiser du statutaire à l’opérationnel

C’est ici que la leçon britannique interpelle nos pratiques de la démocratie en organisation. Il ne suffit pas d’adopter des statuts coopératifs ou d’obtenir le soutien des pouvoirs publics. La puissance politique de la coopération dépend de sa capacité à faire vivre la démocratie au quotidien, au niveau opérationnel :

  • Au niveau statutaire : sécuriser le droit de regard des parties prenantes, limiter la spéculation sur le capital et ancrer la gouvernance dans le principe « une personne, une voix ».
  • Au niveau opérationnel : dépasser la simple consultation pour construire de véritables espaces d’autonomie, de décision partagée et de co-construction du travail quotidien.

Sans cette démocratisation du travail réel, l’objectif d’accroissement ou de « doublage » du secteur coopératif risque de créer des structures formellement démocratiques mais managérialement alignées sur les standards de l’économie conventionnelle.

Quelles leçons pour la transformation des organisations ?

L’expérience du Royaume-Uni montre qu’une transition démocratique de l’économie exige de dépasser la frontière artificielle entre l’action de terrain et l’influence politique. Pour faire de la coopération une force structurante, trois leviers apparaissent indispensables :

  1. Construire un récit unifié : Affirmer que l’autonomie des travailleurs et des habitants n’est pas une simple utopie associative, mais un modèle de performance et de stabilité économique.
  2. Structurer des alliances stratégiques : Développer des passerelles entre les acteurs du terrain, les laboratoires de recherche et les décideurs publics pour formaliser des politiques favorables aux gouvernances partagées.
  3. Incuber la démocratie du quotidien : Veiller à ce que l’efficacité économique serve toujours l’émancipation des personnes et l’apprentissage collectif du pouvoir.

Pour approfondir cette analyse et retrouver l’ensemble des données et entretiens de terrain, vous pouvez consulter la publication originale de la Fondation Jean-Jaurès :
Faire de la coopération une force politique ? Réflexions sur la puissance politique de la coopération anglaise (Étude rédigée par Jim McMahon, Jérôme Saddier, Joe Fortune, Marc Le Chevallier, Rose Marley et Bastien Sibille, Éditions Fondation Jean-Jaurès, Octobre 2026).