« Démocratie dans l’entreprise, entreprise dans la démocratie »  – Retour sur la session du RIODD 2026

Peut-on démocratiser l’entreprise sans transformer les rapports de pouvoir ? La participation des salariés suffit-elle à faire démocratie ? Comment organiser cette participation et mettre en œuvre concrètement la démocratie au sein de l’entreprise ? Qui doit être considéré comme ayant voix au chapitre : les travailleurs, les sociétaires, les acteurs et citoyens du territoire/de la cité/ du pays, la nature ? Et que deviennent ces ambitions lorsqu’elles se confrontent aux contraintes économiques, à la transition écologique ou à l’intelligence artificielle ? Pendant deux journées au colloque du RIODD 2026, la session thématique « Démocratie dans l’entreprise, entreprise dans la démocratie », co-organisée par Nicolas Postel, Magali Saves, Julien Pharo, et Eline Vivet-Maladry, a permis de croiser des perspectives disciplinaires, des propositions théoriques et des enquêtes empiriques autour d’une interrogation commune : à quelles conditions la démocratie peut-elle prendre corps dans les organisations, et comment les entreprises peuvent-elles, en retour, contribuer à la vie démocratique ?

Retour express sur les échanges.

Epistémologie : quels fondements théoriques, quelles méthodes pour explorer la démocratisation des organisations ?

La première séance a interrogé les outils dont nous disposons pour étudier la démocratie organisationnelle. Comment articuler des disciplines qui ne partagent ni les mêmes concepts ni les mêmes critères de preuve ? Comment mesurer la démocratie sans la réduire à ses dispositifs formels ? Des modalités et critères pour construire un Indice de démocratie dans les organisations (IDO), aux recherches sur la pérennisation de la démocratie au sein des coopératives, en passant par une relecture ostromienne du contrôle démocratique : les échanges ont été vifs, pour un constat partagé de nécessaire convergence et de cummulativité des outils.

Participation et/ou représentation des salarié·es ?

Ouvrir des espaces de participation ne signifie pas nécessairement partager le pouvoir. Les recherches présentées ont exploré les conditions du dialogue de gouvernance, l’articulation entre participation directe et représentation des salariés, ainsi que les processus de construction des décisions. À partir de terrains aussi différents que l’entreprise classique, une mutuelle ou encore ou un tiers-lieu participatif, une question a traversé les débats : où se prennent réellement les décisions ? Dans les instances officielles, les espaces informels, les interactions qui précèdent le vote ? Comment repenser les pratiques et le concept même de participation ?

Démocratisation et écologisation des entreprises

La troisième séance a interrogé les liens entre la démocratisation de l’entreprise et sa capacité à s’inscrire dans la transition écologique. Les résultats empiriques invitent à la prudence : la relation n’est ni automatique ni univoque. Parfois, c’est même l’impératif écologique qui conduit à ouvrir les décisions aux salariés. Mais faut-il s’arrêter aux frontières de l’entreprise ? La proposition d’un contrôle démocratique territorialisé et celle d’une représentation de la nature, jusque dans les arbitrages quotidiens, ont élargi le débat. Une réflexion sur les communs, l’autogestion et l’autogouvernement a de plus permis d’interroger les fondements politiques de ces transformations.

ESS et organisations alternatives

Les organisations alternatives et/ou de l’ESS sont-elles réellement plus démocratiques ? Et à quel prix ? Les échanges ont porté sur les politiques publiques susceptibles de soutenir les entreprises démocratiques et le secteur de l’ESS, les inégalités d’engagement des salariés travaillant au sein des coopératives d’activité et d’emploi, ainsi que les processus par lesquels les collectifs construisent et révisent ce qui compte pour eux. Une étude d’épiceries anarchistes a proposé en sus un déplacement du regard : et si démocratiser supposait en fait de refuser certains dispositifs de gouvernance, plutôt que d’en ajouter ?

Démocratisation et numérique : quels enjeux ?

La dernière séance a posé une question décisive sous forme de symposium : le numérique ouvre-t-il de nouvelles possibilités démocratiques ou renforce-t-il les asymétries existantes ? Conception des systèmes d’information et accompagnement de leur déploiement, consultations massives par CivicTech, dialogue social autour de l’IA, usages possibles d’une IA sociale et solidaire : les contributions ont montré que la technologie n’est jamais neutre et qu’elle peut servir plusieurs fins. Les débats ont notamment porté sur la redevabilité, la maîtrise des outils, le rôle des travailleurs dans leur conception et leur utilisation, et les nouvelles formes de concentration du pouvoir.

Conclusion et suites

Au-delà de la diversité des terrains et des approches, ces cinq séances ont fait émerger plusieurs déplacements et complémentarités : des statuts aux pratiques, de la participation au pouvoir effectif, de la décision à son élaboration et son contrôle, de l’entreprise au territoire, et des dispositifs aux conditions de leur appropriation. La vitalité des échanges tient aussi à ce qu’ils ont refusé les réponses trop simples et que de nombreuses pistes se dessinent qui peuvent structurer un programme de recherche, au croisement des sciences de gestion, de l’économie, de la sociologie, de la philosophie et des sciences politiques.

Les échanges entamés ici se prolongeront notamment dans le livre collectif « Bifurquer !  L’entreprise comme lieu d’élaboration démocratique d’un futur désirable », coordonné par J. Pharo, M. Savès et N. Postel, à paraitre en mars 2027 et autour du projet de numéro spécial de la Revue française de gestion, qui porte justement le même titre : « La démocratie dans l’entreprise ; l’entreprise dans la démocratie ».

Un grand merci à l’ensemble des intervenant·es, discutant·es et participant·es pour la richesse des contributions, la qualité des échanges et les débats qui ont animé ces deux journées !

Avec les présentations en séance de : Mélissa Boudes, Michel Capron, Catherine Chaberty, Thibault Crismer, Marco Della Corte, Benjamin Habermacher, Christelle Havard, Rémi Jardat, Nathalie Lallemand-Stempak, Émilie Lanciano, Justine Loizeau, Vincent Mandinaud, Charline Monin, Stéphane Morel, Christian Oyarbide, Christelle Perrin, Julien Pharo, Adélie Ranville, Nathalie Raulet-Croset, Maryse Salles, Magali Savès, Anne Stévenot, Camille Ternier, Eline Vivet-Maladry.

 

Auteur.ice.s

Eline Vivet-Maladry

Eline Vivet-Maladry

Enseignante & Chercheuse en sciences de gestion (Université Paris Cité) | Associate Professor in Management Sciences | Democracy, Collective Intelligence & AI in Organizations

Magali Savès

Magali Savès

Docteure en sciences économiques - Professeure agrégée d'économie et gestion - Université de Lille - Clersé

Julien Pharo

Julien Pharo

Docteur en sciences économiques