« Travail, Emploi et Retraites » : le travail escamoté, la démocratie oubliée

La publication du document final de la Conférence sur le travail, l’emploi et les retraites (CTER), rendu à l’été 2026 sous la coordination de Jean-Denis Combrexelle, Anne-Marie Couderc et Pierre Ferracci, marque une étape clé dans le débat social contemporain. Conçue pour traiter de façon « consolidée et globale » l’interdépendance entre nos modèles d’emploi, la soutenabilité de nos régimes de retraite et la santé au travail, cette grande concertation devait être l’occasion de réinterroger en profondeur la place du travailleur dans la cité et dans l’entreprise.

Pourtant, à la lecture des plus de 180 pages du rapport, un constat s’impose : derrière le vocabulaire feutré du dialogue social, l’exercice retombe dans les ornières d’une vision technocratique de la vie productive. L’emploi y phagocyte le travail, et la démocratie au travail y demeure la grande absente.

Un cadrage institutionnel : les grands axes de la Synthèse

Pour comprendre le positionnement du document, il convient d’en rappeler la structure fondamentale :

  • Un diagnostic macroéconomique et financier pesant : Le rapport s’ouvre sur un état des lieux dominé par les contraintes comptables : décrochage de la productivité du travail, ratio de dépendance démographique croissant, transition écologique nécessitant des investissements massifs, et niveau élevé de dette publique.
  • Des zones de convergences ciblées : Les partenaires sociaux sont parvenus à s’accorder sur la nécessité de sécuriser les parcours professionnels (formation, emploi des jeunes et des seniors), de revaloriser les bas salaires, d’adapter la prévention de l’usure professionnelle et d’assurer le pilotage du système de retraite par répartition.
  • Des divergences persistantes : Le document enregistre sans surprise les fractures historiques quant aux paramètres d’âge de départ à la retraite, à la durée du travail, à l’évaluation de la productivité et aux marges de manœuvre de la fonction publique.

Si ces arbitrages sont au cœur des négociations collectives habituelles, l’angle sous lequel ils sont abordés témoigne d’un parti pris implicite quant à la nature même du travail.

Le glissement sémantique et politique : parler d’emploi pour éviter de parler du travail

Le titre de la Conférence affichait trois termes : Travail, Emploi, Retraites. Pourtant, le corps du texte opère un glissement continu où le travail qualitatif s’efface au profit de l’emploi quantitatif.

Le travailleur réduit à une ressource statistique

Dans la grille d’analyse dominante du document, l’individu est essentiellement appréhendé comme une unité d’ajustement macroéconomique. Le texte privilégie systématiquement des indicateurs quantitatifs : taux d’emploi des seniors, durée de cotisation, adéquation offre/demande de compétences, ou coût de l’arrêt maladie.

Lorsqu’il s’agit d’aborder les maux du travail – la perte de sens, la souffrance éthique, l’usure prématurée -, le rapport tend à les traiter comme des dysfonctionnements externes qu’il conviendrait de corriger par des leviers RH (management bienveillant, dispositifs de prévention des risques, dialogue professionnel de proximité) plutôt que comme les effets structurels des modes actuels d’organisation de la production.

Le « travail réel » relégué au second plan

Que fait-on au quotidien ? Comment le fait-on ? Quelle est la finalité sociale et écologique des biens et services produits ? Ces questions, qui constituent la substance même de la vie professionnelle des travailleuses et travailleurs, disparaissent derrière des problématiques de fluidité des parcours ou de taux d’activité. En traitant le travail par le prisme quasi-exclusif de l’emploi et de la retraite, le rapport en fait un simple coût d’entrée pour accéder à une protection sociale, plutôt qu’un espace central de réalisation personnelle et d’exercice de la citoyenneté.

La démocratie au travail : le grand impensé de la concertation

Si la réduction du travail à l’emploi constitue un premier biais, l’absence d’une véritable réflexion sur la démocratie au travail représente le point aveugle majeur de ce document.

La confusion entre « dialogue social » et « démocratie »

Le rapport consacre de nombreuses pages au dialogue social. Cependant, le dialogue social, dans son acception institutionnelle française, repose sur un modèle consultatif ou de négociation d’accompagnement. Il s’inscrit au sein d’une relation de subordination juridique où le pouvoir décisionnel final sur la stratégie de l’entreprise, les orientations budgétaires ou les choix technologiques reste le monopole exclusif des apporteurs de capitaux et des directions.

Parler de démocratie au travail, ce serait poser la question du pouvoir :

  • Comment les salariés participent-ils directement aux choix stratégiques des entreprises ?
  • Quelles sont les instances de co-détermination effective et d’égal pouvoir de décision au sein des organes de gouvernance ?
  • Quelle place est accordée aux modèles alternatifs d’organisation de la production ?

Sur tous ces points, le document reste muet ou se cantonne au rappel des cadres légaux existants.

Du « citoyen dans l’entreprise » à l’« exécutant concerté »

Dans le texte, la participation des salariés est ramenée à la notion de « dialogue professionnel » ou de « droit d’expression sur le travail ». S’il est certes nécessaire de permettre aux travailleurs de s’exprimer sur l’aménagement de leur poste de travail ou sur les procédures quotidiennes, limiter la participation à cet aspect revient à maintenir le salarié dans un rôle d’exécutant consulté, privé de toute capacité d’arbitrage sur la politique générale de son organisation.

Alors que les crises écologique, sociale et démocratique imposent de repenser en profondeur la finalité de nos entreprises et la légitimité des décisions qui s’y prennent, la Conférence a fait le choix d’éluder la démocratisation des lieux de travail.

Conclusion : Réinvestir le terrain de la démocratie économique

En cherchant à concilier les équilibres comptables et la gestion du marché du travail, la Conférence de 2026 est passée à côté de l’un des enjeux majeurs de notre époque : rendre aux travailleurs le contrôle de leur activité et de leur outil de production.

Tant que la gouvernance des entreprises restera imperméable aux exigences démocratiques et que le travail sera pensé comme une simple variable d’ajustement économique, les politiques d’emploi peineront à répondre à la crise profonde du sens au travail. Il devient urgent d’ouvrir un chantier politique ambitieux : celui de la citoyenneté dans l’entreprise et de la démocratie économique.

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